« Quand la mer se retire » ou le combat d’une femme face au cancer

Nous nous sommes données rendez-vous au Verschueren à Saint Gilles, petite brasserie d’habitués, où jeunes comme moins jeunes, bobos et pas bobos aiment se retrouver pour partager un verre, refaire le monde en toute tranquillité, où encore trouver l’inspiration.

Mpk : Bonjour Ecaterina, pourquoi avoir choisi le Verschueren ? C’est un lieu où tu viens souvent ? Qu’est-ce qui te plaît ici ?

E.V : Je viens souvent au Verschueren. C’est l’occasion pour moi, de retrouver des gens que je connais, mes amis. J’adore l’atmosphère qui s’y dégage en fait, son authenticité. Et puis, c’est encore un des rares bars de Saint-Gilles qui soit convivial et où l’on te sert à table et pas au comptoir … et, j’aime bien être servie quand je vais boire un verre (rires).

Mpk : Tu habites Saint Gilles depuis longtemps ? Pourquoi avoir choisi de t’installer dans cette ville ? Qu’est-ce que tu aimes ici ?

E.V : Cela fait un peu plus de 10 ans que j’habite ici ; hormis, mon coup de cœur pour la ville, je me suis installée pour être avec ma famille et mes amis, qui eux vivaient déjà ici. J’aime vraiment Saint Gilles, j’arrive toujours à être surprise, même si cela m’attriste de voir le Haut de la ville se transformer pour devenir un petit châtelain. C’est dommage ; le quartier est en train de changer et de perdre petit à petit son âme, sa mixité, ce qui en faisait sa richesse.

Au commencement, les vacances en Bulgarie

Mpk : Ton travail s’attache essentiellement à la condition humaine, et notamment aux événements majeurs liés à notre existence. Comment expliques-tu cet intérêt ?

E.V : J’ai toujours été passionnée par les histoires des gens ; on a tous une histoire à raconter. Elles portent des valeurs, des anecdotes, parfois des drames. Nos histoires nous définissent, nous construisent en tant qu’être humain, et nous rappellent d’où l’on vient.  

Ecaterina Vidick

« si j’avais un message, ce serait celui-ci : il y a de la beauté et de la poésie même dans les moments difficiles. »

Mpk : Y-a–t-il eu un événement particulier dans ta vie, un fait marquant ?

E.V : Rien qui me préoccupe, non. Si je devais définir un moment précis, attends que je réfléchisse … ce serait nos expéditions pour les vacances en Roumanie. Nous étions entassés dans la R4 de mes parents à sillonner les routes depuis la Belgique jusqu’au fin fond de la Roumanie. C’était un voyage épique, pleins de couleur et de sons.

Je me rappelle très bien de l’ambiance, avec mon père hyper motivé, et ma mère complètement désespérée de faire un si long trajet sous 40 ° sans climatisation, avec deux enfants. Ce sont vraiment de bons souvenirs.

Les sons étaient différents à la campagne

Il n’empêche que ces expéditions marquaient tout un contraste entre notre vie en Belgique et celle de ma famille restée en Roumanie sous le régime communiste. Nous étions des citadins et eux vivaient à la campagne. Nos vies étaient très différentes.

Mpk : Quand as-tu pris conscience de l’importance des sons dans ta vie ?

E.V : Là, encore, c’est pendant les vacances d’été que je passais chez mes grands-parents en Roumanie. Ils vivaient, comme je disais, à la campagne, ils avaient un potager, des poules etc. Il y avait une atmosphère particulière. Et je me souviens d’un moment très précis de la journée, en début d’après-midi très exactement. Tout le monde faisait la sieste,  et moi j’aimais faire des grasses matinées.

Du coup, je me levais juste un peu avant l’heure de la sieste. Je restais seule, à l’intérieur car il faisait 40° dehors.

C’est alors que tout s’arrêtait. Le temps était comme suspendu. Et il y avait ces sons puissants de la nature ! C’est vraiment là, où j’ai commencé de manière consciente, à prêter attention aux sons qui m’entouraient et de leur importance. Ils étaient si différents de chez nous. Je trouvais qu’ils étaient beaucoup plus marquants qu’à la ville.

Les émotions sont plus fortes

Mpk : Pourquoi avoir choisi de faire des documentaires audio ?

E.V : J’aime raconter des histoires et je trouve que les sons permettent de mieux les visualiser, les mettre en valeur, et de leur donner une certaine intensité, une certaine couleur.  Tu n’as pas idée à quel point c’est magnifique ce que les gens ont à te raconter et comment ils l’expriment.

Tu as des personnes qui prennent leur temps en marquant des temps de pauses, des silences, et  d’autres qui mettent une musicalité grâce à la mélodie qu’ils ont dans la voix. Ce sont ces nuances que j’aime travailler, assembler. J’aime l’idée de superposer des mots, ou de les suspendre en laissant des blancs.

D’une certaine manière, on est très proche de la chanson. Et d’ailleurs quand je suis en montage, je m’aperçois que je conçois toujours mon travail exactement comme une chanson. J’aime vraiment mon métier pour la diversité qu’il m’offre.

La consécration

Mpk : Comme je le disais en préambule, tu as remporté plusieurs prix pour ce documentaire. Comment tu vis ces instants, cette aventure ?

Je suis forcément très touchée ; c’est la récompense pour tout un travail, toute une équipe. Le prix Ondas de la Radio International, reçu à Barcelone l’an dernier, était le plus marquant. On ne s’y attendait pas !

On a quand même coiffé aux poteaux de grandes stations internationales comme la BBC. C’était vraiment quelque chose de recevoir ce prix. Tu ne réalises pas tout de suite ce qui t’arrive.

Mpk : Et la famille, elle pense quoi de tout ça ? Les parents doivent être sacrément fiers ?

E.V : La famille ? Elle est extrêmement fière, mais tu sais la vraie récompense a été pour Aurélie, car c’est son combat, et celui de ses proches qui ont été récompensés au final.

A l’origine, on confrontait nos histoires personnelles …

Mpk : Comment est née l’idée de réaliser un documentaire sur Aurélie et sa maladie ?

E.V : Quand j’ai rencontré Aurélie, je me suis rendue compte que nous nous retrouvions dans nos histoires personnelles. J’avais moi aussi traversé une dure épreuve. Donc, nous échangions très souvent… sur nos histoires.

A force de partager nos ressentis, on s’est dit qu’il y avait quelque chose à créer avec nos histoires. Au tout début, on voulait parler de nos épreuves intimes et de résilience.

Et puis, l’histoire d’Aurélie s’est imposée naturellement. On a donc décidé de raconter son histoire, ensemble. On avait envie de lui trouver un son. À défaut de lui trouver du sens, peut-être ?

Mpk : De quelle manière vous y êtes-vous prises pour donner naissance au documentaire ?

Au début, Aurélie a commencé à faire quelques enregistrements de ses journées, autour de la maladie. Et puis, nous avons poursuivi les enregistrements et réalisé des entretiens sur une année, avec elle et son compagnon.

C’est un travail que l’on a mené ensemble de bout en bout. Après cela, il a fallu travailler sur le montage.

Il y a eu des moments très durs, pour elle, pour moi, pour sa famille. On s’est accrochées, soutenues. Et puis, tu connais la suite, « Quand la mer se retire » a vu le jour.

Quand la mer se retire, c’est l’illustrattion d’une mise à nue

Mpk : D’ailleurs, qu’est-ce qui vous a inspiré ce titre « Quand la mer se retire » ?

E.V : C’est Aurélie qui l’a trouvé. Nous étions parties à la mer avec notre sound designer adorée, Jeanne Debarsy  ; c’était en plein hiver. Il faisait gris et froid.

Alors qu’on se promenait toutes les trois sur la plage, Aurélie s’est arrêtée tout net pour nous faire remarquer que la mer se retirait.

De  là, elle s’est mise à nous expliquer qu’en voyant la mer se retirer, elle se voyait elle, dans le sens où la maladie l’avait mise à nue, qu’elle portait un autre regard sur la vie et qu’elle avait pu découvrir des choses en elle qu’elle ne soupçonnait pas, comme la force, le courage et la fragilité.

Nous avons trouvé qu’elle venait de nous livrer une image si juste de ce qu’elle vivait, il reflétait tellement son histoire.

Il aurait été dommage de ne pas le reprendre, tu ne crois pas ?

Mpk : Faire un documentaire comme celui-ci doit forcément te rapprocher d’Aurélie, et renforcer les liens ?

E.V : On a effectivement tissé des liens très forts. Et un peu comme dans une histoire d’amour, il y a eu des hauts et des bas.

Ce n’est pas toujours facile de définir les frontières quand on est le sujet principal d’un documentaire, et que l’on en est également réalisatrice. De la même manière que lorsque l’on tient le rôle d’amie et de co-réalisatrice.

Au final, nous avons vécu une expérience incroyable , nous avons beaucoup rigolé (c’est important !) et de fait oui, nous nous sommes encore plus rapprochées.

Mpk : Est-ce qu’il y a un message que tu voulais faire passer à travers l’histoire d’Aurélie ?

E.V : En évoquant tout à l’heure notre sortie à la mer, je dirais que ce qui m’a interpellé, c’est la poésie qui se dégageait naturellement des paroles d’Aurélie.

Alors, si j’avais un message, ce serait celui-ci : il y a de la beauté et de la poésie même dans les moments difficiles.

J’ai renforcé mon attachement aux valeurs essentielles que sont les miennes

D’ailleurs, le moment, où elle est dans la salle de bain avec son compagnon pour se raser les cheveux retranscrit bien cette poésie je trouve. C’est poignant et même émotionnellement trop fort, et pourtant, ils sont si touchants.

Mpk : Dans le documentaire, quand Aurélie dit que la mer se retire, elle ajoute aussi qu’on découvre pleins de choses qui étaient couvertes ».Qu’est-ce que tu as découvert sur toi ?

E.V : Ah, pas facile comme question. Ceci dit quand tu vis une expérience comme celle-ci, tu fais forcément une introspection car non seulement, tu es concernée par l’histoire de ton amie, et aussi parce que cette histoire pourrait être la tienne.

Je pense que j’en ai retiré une certaine force intérieure, je me suis aussi rappelée que la vie est fragile. J’ai aussi renforcé mon idée de l’importance de raconter et de partager nos bonheurs, nos malheurs aussi. Je crois qu’il est important de se raconter, de partager nos expériences.

Mpk : Au-delà de l’histoire d’Aurélie, tu portes aussi à nos oreilles un magnifique témoignage d’amour, d’amour filial, matrimonial, amical. C’est une valeur importante pour toi ?

Un message d’amour et de soutien

E.V : Oui clairement. Je suis entourée de ma famille, comme je te disais, hormis ma maman, nous sommes tous à Saint Gilles. Pour moi, la famille, mon fils et les amis sont très importants. Ils contribuent à mon équilibre. Et puis, c’est un amour complètement désintéressé.

Mpk : Au même titre que le partage, non ?

E.V : C’est vrai, je suis aussi très attachée à la notion de partage. J’aime bien l’idée d’échanger des savoirs : tu partages ce que tu sais, pour que ce soit profitable à l’autre sans attendre en retour. Faire plaisir en somme.  

Mpk : Et quel regard portes-tu sur la société actuelle? En tant que maman, tu te décrirais plutôt comme une personne optimiste ou pessimiste tout simplement inquiète ?

E.V : Je suis de nature positive mais, actuellement, je suis entre le marteau et l’enclume sans mauvais jeu de mots. Je suis préoccupée et optimiste, c’est assez curieux. Par exemple, sur le plan professionnel, on ne cesse de réduire les budgets consacrés à l’art et la culture. C’est donc une bonne raison d’être inquiète.

Pourtant, mon côté positif reprend le dessus, en me disant que c’est dans les périodes de crise qu’on est plus créatif. Alors, je garde l’espoir de pouvoir faire mon métier encore un bon moment et que l’ensemble des artistes puissent en faire autant.

Après, sur le plan personnel, je suis beaucoup plus pessimiste. C’est de plus en plus difficile pour les gens de vivre décemment.

On parlait de Saint Gilles tout à l’heure. Aujourd’hui, beaucoup de gens n’ont plus les moyens de se loger. C’est un scandale. Et je ne te parle pas que des mamans solos. La vie est devenue super chère, les prix des logements flambent, bref… c’est la cata. Etre libre, c’est dur !

Mpk : Qu’est-ce que tu as envie de dire aux personnes qui t’entourent?

E.V : Qu’ils racontent leur histoire, même la plus douloureuse. La société aujourd’hui ne veut voir que le beau. Elle veut nous empêcher de parler des choses qui dérangent, et du coup on ne parle pas, ou plus.

Pourtant, comme je le disais, tu serais étonnée combien les histoires des gens sont magnifiques, et combien elles sont utiles. Alors j’invite vraiment les gens à parler !

J’adore cuisiner

Mpk : Je suppose que ton travail te prend beaucoup de temps ; à quoi consacres-tu ton temps libre ?

E.V : Rires … J’adore faire des gâteaux, et mes amis me réclament souvent ma fameuse recette du cake à la lavande. Et sinon, je fais de la danse contemporaine depuis 6 ans maintenant. C’est très ressourçant.

Mpk : Sinon, tu as des projets à venir ?  Des vacances ? Un nouveau documentaire ?

E.V : Pas de vacances mais un projet avec mon frère, Sherban Vidick du groupe A boy with a beard, que tu as récemment interviewé. Il s’agit de parler de nos héritages, de nos histoires, des rituels aussi, et tout ce qui nous construit.

Nous avons une histoire familiale marquante et riche à la fois. Comme tu le sais, nous sommes d’origine roumaine ; ma mère a grandi et vécu jusqu’en 74 là-bas avant de s’exiler. Nos grands-parents, les roumains, et les belges aussi d’ailleurs, ont fait des choix idéologiques avec lesquels on a dû se construire. Ma mère, en plus de l’exil, a connu l’effondrement du communisme, et la révolte du peuple contre Ceaucescu.

On aimerait parler de ce qui nous constitue. De toutes ces histoires culturelles et politiques que nos ancêtres ont connues, qui ont traversé les époques, les continents, et qui, d’une certaine manière, nous traversent encore aujourd’hui, et qui impacteront certainement aussi nos enfants, mais différemment.

Mpk : Ton dernier coup de cœur au théâtre ou à la vie 

E.V : La ville de Tirana en Albanie, véritable coup de cœur de cet été.  Là, encore il y avait des sons différents, une poésie très forte. J’ai adoré, vraiment.

Mpk : Avant de conclure et il ne me reste plus que deux petites choses à te demander.
Est-ce que tu aurais une adresse à nous filer et que tu aimes particulièrement à BXL ? Et, tu veux bien nous donner la recette de ton fameux cake …

E.V : Alors côté bons plans, je te conseille Causette pour ses articles de seconde main à petits prix, de qualité et variés. Et pour la recette, hummm, j’hésite … tu vas faire des jaloux, mais bon, la voilà !


Je tiens à remercier chaleureusement Ecaterina pour sa collaboration, et Aurélie pour avoir partagé ses émotions, ses doutes dans ce documentaire vibrant.
Merci à elles.


Propos recueillis par et pour Mon p’tit kiosk.


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